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Dans toutes les civilisations, dans toutes les cultures, l'homme s'est approprié un territoire en fonction de ses besoins, de ses intérêts, de ses objectifs. Si, pour une raison ou pour une autre, il n'en n'avait pas la possibilité, il devait se soumettre à celui qui, lui, en possédait un. S'approprier un territoire, aussi petit soit-il, est un acte d'indépendance, de maturité, de force. Un acte de sagesse aussi, car il faut vivre. Celui qui ne possède rien ne peut, souvent, que survivre.
Ainsi, ce territoire devient un message à l'autre et aux autres :
- Je suis le propriétaire et vous devez me reconnaître comme tel !
- Certes, mais toi qui dit posséder ce territoire, qui es-tu, peux-tu me le faire savoir ?
- Bien sûr, regarde bien. Tu vois des arbres, de grands arbres, mais aussi des moyens et des petits. Tu vois des plantes, tu vois des fleurs, tu vois aussi de l'eau, n'est-ce pas ?
- Oui, et alors ? - Regarde mieux. Ne vois-tu pas dans cette nature des droites et des courbes, des carrés et des cercles, des perspectives qui s'ouvrent jusqu'à l'horizon vers la lumière, des cryptes de verdure qui se referment comme pour te contraindre dans l'obscurité ou pour t'y protéger ? Ne vois-tu pas qu'il y a de la régularité dans les formes et aussi des ruptures, et si tu sais compter ne vois-tu pas émerger des nombres ?
Ce territoire n'a pas les dimensions de l'Univers mais il est mien, mais il est moi. Je l'ai architecturé et construit à ma dimension. Il est mon jardin, il est l'image de moi et de mes connaissances. Il me reflète comme un miroir.
Le Jardin est fait pour être vu, pour être visité, même s'il est un jardin secret. Le Jardin est un vecteur de communication comme toute uvre d'art. Les Médicis ont utilisé l'art sous toutes ses formes, y compris le jardin bien sûr, pour communiquer sur leur politique, leur pouvoir, leur force. Louis XIV a fait de même : n'oublions pas qu'avant lui, le Royaume de France avait été dirigé pendant presque une centaine d'années par des Médicis, Catherine et Marie, des Médicis qui ont apporté à Paris, entre autres, un fond de bibliothèque dans lequel il y avait au moins un exemplaire manuscrit du Songe de Polyphile, livre ésotérique dans lequel est décrite la quête initiatique du héros dans un jardin qui servit de modèle aux jardins à l'italienne et certainement, pour une part, aux jardins de Versailles.
Dans la cosmologie chrétienne, en grande partie influencée par la pensée platonicienne, le monde est créé suivant un modèle spirituel précis, immuable et parfait qui coïncide avec l'esprit même de Dieu. Pour les Pères de l'Église, l'univers est le miroir dans lequel se reflète son créateur. Il se manifeste ainsi aux hommes et à leur conscience qui s'éclaire progressivement lorsqu'ils comprennent.
Depuis, par la catéchèse, l'Eglise enseigne ce modèle. Elle a eu et a encore, inévitablement, des difficultés à faire évoluer ce modèle "immuable", mais l'amour de Dieu passe encore pour elle, nécessairement, par un modèle.
À la même époque, émergent les poètes qui chantent l'amour : l'amour de la fleur, l'amour de la nature, l'amour de la femme, l'amour de la créature et donc l'amour du créateur. Il n'y a pas pour le poète, le troubadour, l'aède, de modèle intermédiaire à l'amour de Dieu : l'âme humaine est harmonieusement en accord avec l'âme du monde, si elle se sensibilise à l'harmonie du monde c'est-à-dire de la nature et du cosmos, elle peut en saisir le sens et faire découvrir à l'homme le sens de l'Univers et le projet de son créateur.
Il n'y a pas, ici, de modèle à enseigner. Il y a seulement à sensibiliser l'âme et à la faire voyager. Il y a seulement à sensibiliser l'homme, à lui apprendre à lire son environnement : la nature, le cosmos et aussi l'autre, son semblable, son frère. Il y a surtout et avant tout, à lui apprendre à se lire lui-même et à faire de chaque instant de sa vie une découverte personnelle qui l'enrichit en enrichissant son âme. Pour ce faire, il lui faut voyager et faire voyager son âme. Sensibiliser l'homme, son cur, son âme et le faire voyager pour qu'il accède progressivement à la connaissance du Créateur par l'expérience intime et solitaire du contact direct qu'est l'instant de vie consciemment vécu, tel est le processus initiatique.
S'il n'y a pas de modèle à enseigner, il y a une approche à découvrir : "Connais-toi toi-même et tu connaîtras l'Univers et les Dieux" disait l'Oracle de Delphes.
"Visitabis Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultum Lapidem Veram Medicina" disent les Alchimistes. Les voyages forment la jeunesse, dit le simple touriste. Mais où commencer le voyage ? Où est la porte ? Comment y frapper ? Et si elle s'ouvre, où se placer pour faire le premier pas ? Ce pas qui nous fera, symboliquement, mourir à un monde et naître dans un autre, qui nous fera sortir de l'uf, symbole s'il en est de la naissance et de la renaissance, de la création et de la recréation, de ce qui est nommé et de ce qui est renommé.
Tout itinéraire ou parcours initiatique commence dans les ténèbres, dans le froid, dans l'humide voire dans l'eau, eaux de la naissance, eaux du baptême, eaux primordiales. Géographiquement, ce lieu est au nord. Ainsi en est-il dans tout espace sacré et bien sûr, ici, dans les Jardins du Château de Versailles.
Ce point de départ est la statue dite de la Renommée du Roi. Elle est la plus au nord dans les jardins, elle est enchâssée dans une crypte de verdure qui la maintient dans l'ombre et dans la fraîcheur
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